Urbanités – 08.11.2013

Lucie Mesuret

Crise urbaine : de la capitale à la métropole berlinoise

«  La crise est le préalable à un changement de paradigme urbain » (Jacquot, 2007). Au moment de la réunification, Berlin tend à passer d’une économie planifiée et centralisée à une économie de marché, afin de soutenir la concurrence internationale allant de pair avec son statut récent de capitale. La chute du mur de Berlin et le transfert des compétences du pouvoir fédéral, le 20 juin 1991, sont des bouleversements historiques qui replacent Berlin comme capitale de l’Allemagne réunifiée. Ces transformations radicales ont propulsé à terme la capitale sur le devant de la scène européenne et mondiale. Les années de la Wende1 ont été des années de transition vers le paradigme de la ville capitale. On assiste aujourd’hui à l’installation du paradigme de la métropole, s’inscrivant dans la logique de compétitivité à l’échelle de l’Union Européenne. Ces changements de paradigmes urbains se font ressentir en matière de logement et d’habitat et bouleversent le quotidien des habitants. Les politiques urbaines des années 1990 ont tenté d’harmoniser les loyers sur l’ensemble de la ville, puisque les revenus des habitants de l’ancien bloc soviétique étaient inférieurs à 40 % à ceux de l’ancien bloc capitaliste, et les loyers inférieurs à 30 % en 1992 (Taisne, 1992).  Aujourd’hui la disparité des loyers ne se fait pas ressentir entre les deux anciennes divisions de la ville, mais entre la ville centre  (Innenstadt) et la périphérie (Außenstadt) puisqu’une politique urbaine de privatisation des logements est poursuivie dans les quartiers centraux, dans le but de favoriser l’accession à la propriété des particuliers.

La crise urbaine de Berlin est concrètement ressentie par les habitants qui peinent à financer des loyers « qui s’envolent »2. Forcés de quitter la ville centre, la majorité des locataires touchée par la hausse des prix du parc locatif se mobilisent et remettent en cause l’évolution de la métropole.

La place de cette « métropole culturelle » (Grésillon, 2002) en Europe occidentale, tout comme le paysage urbain des quartiers de Berlin, est en mouvement permanent. Les évolutions démographiques, sociales, industrielles et politiques ainsi que la place du tourisme sont autant de facteurs de cette crise urbaine.

Une des nouvelles stratégies de la politique urbaine consiste à privatiser le logement en arrêtant les partenariats entre les secteurs publics et les secteurs privés. Une nouvelle classe de propriétaires profite de l’arrivée de nouveaux locataires disposant de ressources financières sans commune mesure avec le revenu moyen de ceux des quartiers en voie de gentrification. Ces nouveaux acteurs sont majoritairement des individus arrivés nouvellement à Berlin, présentant un écart de situation sociale et financière considérable avec les populations déjà installées.

Ce processus bouleverse les paysages urbains et les cultures locales qui s’en trouvent menacés.

La situation de crise urbaine à Berlin s’explique en premier lieu par la paupérisation d’une certaine partie de ses habitants, anciennement installés, frappés par un fort taux de chômage et par les effets de la réhabilitation du bâti des quartiers dégradés de l’Innenstadt, entraînant une hausse des loyers. Ces deux phénomènes se heurtent à la venue d’actifs du sud de l’Allemagne ou d’Europe, ayant des revenus plus confortables, et pouvant financer les nouveaux loyers proposés par les propriétaires engageant des travaux de modernisation énergétique du bâti. L’installation de nouvelles normes à l’échelle métropolitaine, telle que la norme de durabilité, a incité le pouvoir fédéral à imposer une loi qui exige que tous les propriétaires mettent aux normes énergétiques leurs biens, engageant des travaux considérables (Loi sur la réduction de la consommation énergétique « Energieeinsparverordnung », votée en 2002, révisée en 20133). Marie, une des locataires engagée dans un combat citoyen contre la hausse des loyers de son immeuble en réhabilitation énergétique, explique :

«  En Allemagne le gouvernement fédéral a mis au point une loi sur les économies d’énergie qui prévoit que tous les immeubles soient isolés pour limiter les émissions de CO2. C’est une bonne idée mais le problème c’est le coût, très cher, environ 300 euros par m² pour l’aménagement énergétique d’un bâtiment. En Allemagne, les propriétaires sont subventionnés par le gouvernement et des crédits, comme c’est le cas dans notre immeuble, ou par d’autres fonds. Ce sont les locataires qui doivent en assumer les coûts.»4.

Pour les quartiers centraux de Berlin, longtemps laissés pour compte durant la Guerre Froide, cela signifie un changement radical des structures urbaines, sociales et économiques de ces espaces dans un contexte de plus en plus concurrentiel et ouvert qu’impose une nouvelle forme de mondialisation de l’espace berlinois. Les habitants de ces quartiers aux revenus les plus modestes sont les premiers touchés, en étant souvent menacés de quitter leur lieu de vie dont les structures urbaines et sociales connaissent de profondes transformations.

Il s’avère que la crise actuelle autour du logement est le ressort d’une véritable crise identitaire et urbaine de quartiers légataires d’un héritage spécifique.

En effet, les habitants berlinois s’approprient très fortement leurs espaces de vie, en participant à la formation de la structure sociale de leur Kiez5, construite par les cultures locales implantées. C’est la sauvegarde des identités et du Charakter (caractère) de ces quartiers qui justifie le combat de plusieurs locataires, qui refusent de quitter leur lieu d’attache. Alors que chaque Kiez de Berlin est spécifique et porteur d’un héritage singulier, la diversité culturelle et locale est menacée par les processus  d’ homogénéisation des paysages urbains et culturels du « Berlin métropole ».

Face à ces menaces, quelques locataires militants de différents collectifs, tel que [FuldaWeichsel]6, organisent le rendez-vous mensuel Wohnen in der Krise (Vivre en crise) avec l’association de locataires Berliner Mietergemeinschaft (une des associations des locataires de Berlin), qui expose chaque mois la situation des habitants dans les différents pays et villes d’Europe en situation de crise urbaine.

C’est dans ce cadre que Matthias, réalisateur, produit avec Grischa des films documentaires à partir des séances enregistrées, films qu’ils présentent sur la chaine YouTube : Wohnen in der Krise7. Ces rencontres s’articulent chaque mois autour d’un sujet concernant un pays ou une ville d’Europe et proposent une rencontre avec des représentants d’associations d’habitants, de simples locataires ou encore des témoins des conditions de vie en location dans les pays concernés.

La séance dure deux heures en moyenne, propose un exposé d’une heure d’un spécialiste, habitant, habitué des questions du logement dans sa ville ou son pays, après la diffusion de courts documentaires pour illustrer le propos. Enfin, un échange interactif est proposé au public autour d’un verre de vin. Ces événements rencontrent un fort succès, et sont largement diffusés dans la presse locale et dans le milieu des locataires berlinois, mobilisant un public venu de toute la capitale. A travers ces échanges informels, se constitue une lutte citoyenne explorant des alternatives afin de faire connaître leur combat contre la privatisation des logements et la gentrification des quartiers de la ville-centre, dont ils souhaitent sauvegarder le caractère.

De la rénovation publique en douceur à la spéculation privée : l’évolution des initiatives citoyennes

Dans son travail de recherche sur une place de Prenzlauer Berg, Helmoltzplatz, Elodie Vittu définit la politique de transformation des quartiers anciens comme une « rénovation urbaine en douceur », reprenant le terme allemand behutsame Stadterneuerung, qualifiant un traitement de la ville doux et prudent (Vittu, 2005). Cela fait référence aux premières politiques de régénération urbaine, impulsées par des programmes à l’échelle de l’Etat fédéral, tels que le programme Ville Sociale (Soziale Stadt) en 2000. La rénovation de la Helmoltplatz s’est déroulée autour de plusieurs ateliers de concertation, plaçant l’initiative citoyenne au centre du processus. Des antennes de quartiers, les Quartiersmanagement issus de ce même programme permettent aux habitants d’avoir une structure d’accueil et de loisirs propice à de multiples activités. Ces structures étaient prévues pour le suivi de la réhabilitation des quartiers, auprès des habitants. Dévoyés de leur but originel, les Quartiersmanagement en sont aujourd’hui réduits à être des structures d’accueil pour les adolescents de Neukölln.

Les programmes publics tels que Soziale Stadt, mettant en valeur l’initiative citoyenne, semblent dépassés alors que le logement est de plus en plus privatisé. Les citoyens s’organisent eux-mêmes, autour de collectifs et d’associations de leur lieu de vie et de leur quotidien. Professeur en esthétique à l’université Humboldt, Ilaria Hoppe juge positivement l’initiative citoyenne actuelle qui vise à préserver les espaces de vie du quotidien.

« J’observe actuellement une renaissance dans cette dispute à propos des espaces publics. Je vois à Berlin beaucoup de personnes qui militent activement pour la défense de leur espace de vie. »8.

Ville en chantier perpétuel, laboratoire de la réunification des identités allemandes, Berlin change constamment, à une vitesse qui effraie ses habitants, qui engage en contrepartie une forte mobilisation dans le but de préserver leur lieu de vie et de loisir, menacés par la gentrification des quartiers centraux.

La gentrification par les artistes à Kreuzkölln

Dans son ouvrage Berlin, métropole culturelle (2002), Boris Grésillon distingue quatre phases dans l’évolution des quartiers en voie de gentrification. Chacune d’entre elles dure en moyenne deux ans, le principal renversement de conjoncture s’effectue entre la phase 2 (valorisation) et la phase 3 (gentrification). C’est durant cette transition que les artistes créateurs originellement installés sont remplacés par des médiateurs, qui cherchent à promouvoir leur art, à travers des galeries, des expositions, influant directement sur la structure urbaine et sociale des Kieze où ils s’installent. C’est précisément cette étape que le quartier de Neukölln et particulièrement Kreuzkölln subissent actuellement. Cela aboutit à une « crise » dans l’espace urbain que j’ai pu explorer à travers mon expérience de l’observation participante au sein du groupe de militants [FuldaWeichsel].

Culture, quartier et processus de « gentrification » : les étapes de l’évolution (Grésillon, 2002).

Ce quartier de Neukölln à la limite de Kreuzberg est devenu l’épicentre d’une effervescence culturelle exerçant un fort tropisme qui lui vaut d’être mentionné dans un article du Guardian de 2011 :

« Let’s move to Kreuzkölln, Berlin. It’s the epicentre of cool »9 (Dyckhoff, 2011)

Arrondissements berlinois, localisation du Kiez de Kreuzkölln (Hugo Dusapin, Lucie Mesuret 2013).

L’intérêt porté à la métropolisation de Berlin par un quotidien étranger est un signe fort de l’attractivité nouvelle de ce Kiez autrefois considéré comme un « ghetto turc ».

Kreuzberg et Neukölln étaient jadis des quartiers de l’Ouest situés au pied du mur ; considérés comme « sales, sinistrés et abandonnés »10, ils n’avaient alors rien d’attractif. Les premiers migrants turcs s’y sont installés dans les années 1960 dans le cadre d’un accord de main-d’œuvre avec l’Allemagne pour un recrutement qui devait être temporaire. En 2003 cependant, on comptabilisait deux cent mille habitants issus de l’immigration turque dans la capitale allemande11. Par ailleurs, on observe depuis quelques années une arrivée de plus en plus massive d’une autre migration à Berlin : de jeunes artistes ou étudiants allemands et européens affluent vers cet eldorado artistique. En 2012, on comptabilise ainsi trois cent mille inscriptions12 de nouveaux venus à Berlin.

Ces changements démographiques et sociaux engendrent des phénomènes d’exclusions divers et protéiformes contre lesquels le tissu associatif des anciens locataires se mobilise.

 

Quand les locataires deviennent les acteurs d’un combat politique

Les membres du collectif [FuldaWeichsel] devant le tribunal de Neukölln (FuldaWeichsel, 2012)

A l’instar du collectif de locataires militants [FuldaWeichsel], l’action de ces associations s’inscrit dans un mouvement politique à l’échelle de la métropole, visible dans l’espace public et qui rassemble des locataires berlinois touchés par la modernisation énergétique de leurs immeubles et par d’autres formes d’augmentation de loyers. Ce sont de simples locataires qui ont décidé de se mobiliser contre la violence de la situation souvent imposée par de nouveaux propriétaires. Le but de leurs actions est de favoriser une sociabilité et une solidarité entre les habitants touchés par la crise urbaine et menacés de devoir quitter leur logement. Les membres de ces collectifs ne recherchent pas une confrontation avec le politique ou avec leurs propriétaires, mais ils cherchent à produire une action globale visible à l’échelle de la métropole, à travers des événements culturels ouverts et pacifiques, afin de créer une alternative politique au nouveau paradigme berlinois. « Nous ne sommes pas un parti, nous sommes les locataires »13  est leur mot d’ordre.

Ces dix dernières années, on constate une nette augmentation de la vente de logements à Berlin, et l’émergence d’une nouvelle classe de propriétaires et de locataires. Aux différences sociales évidentes vient donc aussi se greffer un véritable décalage culturel. Marie explique comment elle a vu la population et le paysage de son Kiez changer ces derniers temps :

«  C’est très international, quand on se promène dans la rue on entend beaucoup d’espagnol, d’anglais. Mais il y a surtout beaucoup de jeunes gens venus d’Espagne pour chercher du travail. Ce qui rend la situation difficile car le décalage est énorme entre le coût de la vie et la possibilité de gagner sa vie. Il y a beaucoup de jeunes du sud de l’Allemagne, comme nos propriétaires, aussi beaucoup de jeunes gens dont les parents payent le loyer ou achètent un appartement. Ces deux aspects coexistent en Allemagne avec les différences de revenus. Aucun d’eux ne peut s’imaginer ce que c’est de vivre avec peu d’argent. Nos propriétaires sont venus ici et nous ont dit qu’il suffirait d’augmenter nos revenus si l’on voulait payer le loyer! »14.

Les rapports du collectif à ses propriétaires sont difficiles. On sent une sorte d’incompréhension ou de mépris de la part de ces jeunes gens originaires du sud de l’Allemagne, ne saluant pas leurs voisins et locataires ; les actions judiciaires et les poursuites ne sont d’ailleurs pas rares. Pour le collectif, les procès sont un moyen involontaire pour être visible, puisqu’ils y organisent des rassemblements de soutien aux locataires, lorsque les locataires passent en jugement. Entre autre action, le collectif [FuldaWeichsel] allié à d’autres mouvements et groupes de locataires a créé un événement au parlement de Berlin le 29 février 2012. Cette action pacifique a permis une confrontation de ces groupes avec les responsables politiques et les élus berlinois, qui ont été invités par les collectifs à une discussion ouverte, leur offrant ainsi une véritable fenêtre médiatique et publique, toute l’action ayant été filmée15.

[FuldaWeichsel] privilégie donc la diffusion de l’information concernant son action par la presse berlinoise et depuis peu, internationale.

En août 2010, les locataires du complexe d’immeubles Fuldastraße/Weichselplatz ont reçu le premier avis de modernisation énergétique de l’immeuble, tout comme les appartements voisins appartenant à la même parcelle. Un an auparavant, le fonds immobilier Reon, ancien propriétaire des murs, a vendu la parcelle au groupe de propriétaires Weichselplatz. Cet ensemble de neuf propriétaires s’est fixé pour objectif la mise aux normes des immeubles en mettant en place un programme de réhabilitation énergétique.

Ce chapelet juridique autour des nouvelles normes de la propriété et du bâti illustre bien les nouvelles orientations de politiques urbaines axées autour de la durabilité qui s’inscrit elle-même dans la transformation de Berlin en métropole d’importance européenne.

Ce qui semble être une initiative positive pour le bien-être des habitants a en fait des conséquences dramatiques pour le quotidien des locataires, certains d’entre eux étant contraints de quitter leur appartement, ayant déjà signé l’avis de modernisation. Heike Thomas, résidant dans l’immeuble côté Fuldastraße, l’explique :

«  Le nouveau loyer a été fixé à 620 euros, alors que je touche une aide de l’État de 542 euros par mois, pour élever mes enfants. Je n’ai pas d’emploi fixe, je suis coiffeuse à domicile. Ces personnes qui sont venues avec l’avis de modernisation ne se sont pas présentées ; ils m’ont dit que j’avais deux semaines pour signer l’avis. J’ai compris plus tard qu’ils étaient les nouveaux propriétaires. Je suis allée voir un avocat qui m’a expliqué que je devais absolument me joindre à une association de locataires. Un réseau est apparu entre les immeubles de la parcelle, maintenant nous sommes devenus une vraie communauté »16.

Le loyer de Paul, Marie et Matthias, membres du collectif, devait être augmenté de 500 euros, soit une augmentation de 60 % du loyer sans charges.

«  Il paraîtrait que les propriétaires ont investi 1,5 millions d’euros dans les travaux, soit le prix de l’ensemble d’habitations. »17.

Les prix au mètre carré varient entre les appartements. Pour Neukölln, les revenus très modestes des habitants ne peuvent prendre en charge de telles augmentations de loyers.

«  Les prix allaient de 2,50 euros à 5 euros au m². C’était tout à fait normal pour Neukölln. C’est une partie de la ville qui est très pauvre, et près de la moitié des personnes sont issues de l’immigration. Les nouveaux prix fixés sont aussi très variés, la moyenne semble être fixée à 8 euros au m², sans les charges. »

De telles augmentations ont poussé les locataires à s’organiser et à agir.

Les voisins ont donc décidé de se réunir tous les lundis pour discuter de la situation et se soutenir. A la réception de l’avis de modernisation énergétique, ils ont décidé qu’il ne fallait pas le signer mais se constituer en collectif avec tous les voisins de l’immeuble.

 

Un mouvement riverain inscrit à l’échelle métropolitaine

« Le droit à la centralité » est vécu comme une évidence, un acquis. C’est aussi le sentiment d’un « droit à la ville » pour des populations qui vivent leur localisation dans l’Innenstadt comme légitime (Lefebvre, 2009). Pour l’association de Weichselplatz, leur action n’est pas isolée et s’associe à d’autres mouvements de contestation, comme celui de Koti und Co à Kreuzberg, où Paul, un des locataires, est très engagé :

«  A Neukölln, le mélange de la population turque et des artistes, et plus récemment des yuppies18 est brutale. Elle est forcée, très récente, trop rapide, poussée par la gentrification. A Kreuzberg, ce n’est pas la même histoire. Depuis les années 1980, la scène culturelle, artistique et politique est culturellement mélangée. L’action « Kotti und Co » en est l’exemple. Ce sont des personnes installées dans cet immeuble social qui encadre la place. A l’époque, les familles turques ont pu s’y installer. C’était peu entretenu, sale, et puis c’était la zone près du mur, personne ne voulait s’y installer. Maintenant on rénove, et on a voulu éjecter les habitants, majoritairement turcs. Ils ont monté une tente sur la place et se sont relayés pour occuper le terrain pendant des mois. Ils sont toujours là-bas, tu peux y aller, ils vont t’offrir un thé, c’est très chaleureux. »19.

Le complexe de bois Gecekondu, que Paul monte avec d’autres militants (Lucie Mesuret, 2013)

A Kottbusser Tor, on croise presque quotidiennement des départs et des arrivées de manifestations entre le complexe de bois Gecekondu (construction de bois en soutien à des locataires menacés d’expulsion), et un bar en terrasse marqué politiquement et fréquenté par un public de gauche. Sorte de territoire militant ouvert et accueillant, Kottbusser Tor est un repère pour l’alternative politique des différents mouvements de contestation.

Le collectif [FuldaWeichsel] s’inscrit donc dans un mouvement à l’échelle métropolitaine, et participe à des actions diverses : rassemblements de locataires berlinois mobilisés dans l’espace public, invitation d’experts en urbanisme à des débats politiques largement diffusés sur la scène militante, banderoles accrochées aux fenêtres des logements menacés, lettres ouvertes pour sensibiliser la population berlinoise à ce mouvement général.

Une de leurs actions principales, l’exposition Tenants’ Twilight, « le crépuscule des locataires », a été présentée en 2012 dans le cadre prestigieux de la biennale de Berlin sur l’Auguststraße (rue de galeries réputée de Berlin-Mitte). Un an plus tard, je fais la rencontre des membres du collectif lors de l’installation de l’exposition dans le centre commercial populaire de Neukölln, les Neukölln Arkaden. Le but de cette installation est de présenter l’histoire du collectif à travers la reconstitution d’un salon.

Lors des nombreux événements où les réalisations du collectif sont diffusées, on peut noter que la construction de la lutte se fait en groupe, à plusieurs, dépassant l’échelle du Kiez ou du Bezirk20. Leur projet s’inscrit même dans une perspective internationale commençant avec un jour d’action le 19 octobre 201321:

«  Quand on voit ce qui se passe aujourd’hui au Brésil, en Turquie, il est nécessaire d’organiser une action à lisibilité internationale. Chaque pays, ville, groupe organisera son événement selon son contexte historique, géographique et montrera comment son combat est mené. Nous pourrons alors assister à un événement riche en situations, pour devenir visibles à l’échelle mondiale. »22.

A la fois mobilisés à l’échelle très locale comme à l’échelle métropolitaine, l’action des membres de FuldaWeichsel se place dans une perspective positive, de combat perpétuel, sur un modèle de société étudié et auquel ils aspirent. Leur idéal de vie est très marqué par la notion de vie en communauté, le modèle de la Kommune, et se reflète dans leur combat quotidien, à l’échelle de leur immeuble, mais aussi à l’échelle de Berlin. Ce mouvement issu de la réunion de plusieurs collectifs et associations propose une alternative politique, sociale, urbaine qui se place visiblement à l’échelle de la métropole, prenant une place non négligeable dans le débat politique.

 

LUCIE MESURET

 

Actuellement étudiante en Master 2 Recherche, au Magistère d’Aménagement et d’Urbanisme de Paris 1-Panthéon Sorbonne, Lucie Mesuret s’intéresse au domaine de l’esthétique et de la sociologie urbaine en relation avec l’urbanisme à Berlin, où elle situe son terrain de recherche.

Bibliographie

DYCKHOFF Tom, 19/03/2011, Le Guardian, : Let’s move to Kreuzkölln, Berlin.

GRESILLON Boris, 2002, Berlin métropole culturelle, Belin, Paris.

HEINEN M. Christina, 2013, Tief in Neukölln, Transcript Verlag, Bielefled.

JACQUOT Sébastien, 2007, Enjeux publics et privés du réinvestissement des espaces historiques et centraux, une étude comparée de Gênes, Valparaiso et Liverpool, sous la direction de Mme Maria Gravari-Barbas, Université d’Angers.

LEBRETON Alexis, MOUGEL Grégory, 2008/1-2, La gentrification comme articulation entre forme urbaine et globalisation : approche comparative Londres/Berlin, Espaces et sociétés, (n°132-133).

LEFEBVRE Henri, 2009, Le droit à la ville, 3e édition, Economica-Anthropos, Paris.

MESURET Lucie, 2013, Culture métropolitaine contre cultures locales à Berlin, Interactions, tensions, exclusions, mémoire de master sous la direction d’Antoine Fleury, Institut de Géographie, Paris I Panthéon-Sorbonne.

TAISNE Catherine, 1992, Le logement à Berlin, un défi pour la ville réunifiée, Les Cahiers de l’IAU, n° 100, p. 118

VITTU Elodie, 2005 L’aménagement d’une place en zone de réhabilitation « Helmoltzplatz », une place pour tous ? , mémoire de master, sous la direction de Marie-Hélène Bacquet, Institut Français d’Urbanisme, Paris VIII.

  1. «Le tournant » des années 1990, au moment de la chute du mur et de l’expérience de la ville réunifiée. []
  2. http://www.franceculture.fr/emission-sur-les-docks-allemagne-14-%C2%AB-quand-les-loyers-s%E2%80%99envolent-a-berlin-%C2%BB-2013-09-16 []
  3. http://de.m.wikipedia.org/wiki/Energieeinsparverordnung []
  4. Entretien de Marie, par l’équipe de Sur les docks, diffusion le 16/09/2013 []
  5. Terme désignant une entité géographique très réduite et empirique relevant de l’espace vécu []
  6. Ce collectif situe son action sur une parcelle d’habitations donnant sur la Weichselplatz et la Fuldastrasse. []
  7. http://www.youtube.com/WohneninderKrise []
  8. I. Hoppe, dans un entretien du 28 mai 2013. []
  9. «  Allons à Kreuzkölln, c’est l’épicentre du cool » []
  10. Marie, dans un entretien en juin 2013. []
  11. http://www.berlin.de/ []
  12. Anmeldung : C’est le document par lequel on signifie à l’administration un changement de domicile. Ce document n’est en aucun cas un permis de séjour. Toute personne habitant en Allemagne doit être déclarée à la mairie de son domicile. Ce chiffre est issu du Rapport Recht auf Stadt für Alle, 2011/12. []
  13. « Wir sind keine Partei, wir sind die Mieter » []
  14. Entretien de Marie, par l’équipe de Sur les docks (France Culture), diffusion le 16/09/2013. Au cours du terrain de recherche, en observation participante chez les membres principaux du collectif [FuldaWeichsel], j’ai assisté aux entretiens réalisés par l’équipe de Sur les docks []
  15. http://gentrificationblog.wordpress.com/2012/02/27/berlin-grose-mietendiskussion-im-abgeordnetenhaus-29-02/ []
  16. Entretien de Heike Thomas, par l’équipe de Sur les docks, diffusion le 16/09/2013 []
  17. Marie, dans un entretien par mail, le 02/10/2013. []
  18. Young urban professionals : Terme d’origine anglo saxonne qui représente pour beaucoup de berlinois, une classe de la population jeune, ambitieuse s’installant dans des quartiers en gentrification. []
  19. Entretien avec Paul, le 10/06/2013. []
  20. Bezirk : entité géographique administrative de l’arrondissement berlinois. []
  21. http://europeandayofactionforhousingrights.wordpress.com/ []
  22. Intervention de Grischa, lors de la diffusion du film Schade dass Beton nicht brennt (Dommage que le béton ne brûle pas, juin 2013 []